Modigliani peintre maudit et alcoolique, on le voit boire plus que de raison dans le Paris artistique d’après la première guerre mondiale, en pleine rivalité avec Picasso au cœur des années folles. La femme se libère, fume et se maquille. Jeanne Hébuterne est amoureuse de Modigliani contre son père qui désapprouve l’union de sa fille avec cet homme sans austérité. Si les toiles de Pablo Picasso, déjà reconnu, se vendent, ce n’est pas le cas de celle d’Amedeo Modigliani. On dit qu’il n’en a que faire. Il faut voir. Il se lance quand même dans un concours qui promet l’argent et la notoriété au vainqueur.


Voilà en tout cas le sujet du beau film de Mick Davis avec Andy Garcia dans le rôle du peintre. Inspiration & Art, c’est le titre d’un extrait qu’on peut voir sur YouTube. On y boit beaucoup plus que dans Opening Night de John Cassavetes. Celui qui n’aurait pas besoin d’argent, Modigliani, ne serait pas né à Paris, mais à Livourne, et sa mère l’aurait mis au monde pendant une saisie d’huissier. «Une loi interdisant de saisir des objets sur le lit d’une femme en couche, Eugénia, sa mère, met l’enfant au monde dans un fouillis de chandeliers, couverts, argent et bijoux.»(1)

En écoutant maître Vigo on apprend qu’Amédéo n’abuse pas seulement de la boisson mais aussi du «chanvre indien». A Montmartre, en arrivant à Paris, il menait une vie de bohème dans la lignée et la ligne de la bohème des haschischins de l’île Saint Louis. Cravate de travers. On découvre également que si le peintre n’a pas de notoriété, il est soutenu par Max Jacob, ce qui n’est pas rien, et fréquente le Bateau-Lavoir, phalanstère et vivier d’artistes.


Il doit sans doute à son origine non capitaliste (il n’appartient pas à la capitale, ni financièrement, ni géographiquement, ni socialement) de douter du cubisme et de mal comprendre Toulouse Lautrec. D’où sa vie de «chien mouillé à l’esprit large» et ses «palabres fanfaronnantes» qui agacent Picasso. Heureusement, soigné d’une longue maladie (merci maman), de retour à Paris, il franchira le Rubicon, c’est-à-dire la Seine, pour se rapprocher du Quartier Latin, de la rue de la Grande Chaumière.

Commence alors avec la Jeanne, 19 ans, «douée en peinture et silencieuse», cette période qu’on pourrait nommer «massacre à la cocaïne» si elle n’était aussi celle de la notoriété de Modigliani qui, après Cannes, Marseille et la naissance de sa fille Giovanna, reviendra à Paris pour y triompher. La liaison orageuse du couple, suite à une trahison avec un beau modèle de Foujita, âgé de 18 ans, sera bientôt aussi célèbre que l’alcoolisme et la toxicomanie du génie.


«Je revois Modigliani assis à une table de café de la Rotonde. Je revois son pur profil de Romain, son regard autoritaire; je revois aussi ses mains fines, des mains racées aux doigts nerveux, ces mains intelligentes, tracer d'un seul trait un dessin sans hésitation.» disait de lui son ami le peintre Maurice Vlaminck. Une époque où la belle terrasse de la Rotonde n’était pas encore bercée par le trafic automobile. Voilà ce beau caractère issu de la Rome antique, Modi, comme Maudit.

Il inscrira son nom deux fois dans les récits mystérieux de Paris. Sous les traits d’un inconnu dans la légende de l’Arbre de Modigliani(2). Débarquant à Paris, Gare Montparnasse, anonyme, pauvre, découvrant cet immense atelier, un ancien lupanar rue Campagne Première, loué pour une bouchée de pain, et ouvrant un fenestron muré, un admirateur de Modigliani découvre sur le mur une œuvre prisonnière du temps à l’abri de la lumière et des regards. Comme le martyr de Saint Pierre prisonnier de la Chapelle Sixtine fermée au public, ne servant que pour les conclaves, il découvrit cette peinture et se persuada qu’il était en présence d’une œuvre de son Maître.


Désormais, voici notre admirateur sur la terrasse du café de la Rotonde où il «réveillait les honnêtes gens en déclamant du Dante ou les Chants de Lautréamont» comme ce beau caractère issu de la Rome antique, Modi, le Maudit. Le voilà fumant, buvant et travaillant sans relâche hanté par le rêve de cet homme venant lui chuchoter à l’oreille des mots qu’il ne peut entendre. A la lumière froide de la lune il s’éveille un jour rue de la Grande Chaumière où vécut son idole, et il eut la vision d’un arbre protéiforme qui, s’animant, se mit à lui donner des conseils. «Qui est le fou ? Celui qui a sa propre raison. Chacun de nous porte un masque, celui de la raison. Ton rôle de peintre, ton rôle à toi, est d’ôter le masque et de peindre l’âme des modèles.»

Une seconde fois Modigliani entra dans la légende, non plus pour une affaire d’arbre, mais de puits. Le puits parlant, justement, qui se trouvait là où désespérée par la mort de son amour, échappant à la vigilance de ses proches, Jeanne se jeta par la fenêtre du 5e étage de l’appartement de ses parents, 8 bis, rue Amyot, dans le Ve arrondissement de Paris. Et que dit le puits «de cette petite rue à priori anodine»? (2) Nous sommes à l’époque où elle s’appelle Puits Qui Parle et se faufile dans la campagne de la montagne Sainte Geneviève.  Une histoire de père qui met des conditions au mariage de ses filles, comme celui de Jeanne.

Dans la légende, un comte voulait que son aînée se marie avant sa cadette. Mais c’est la cadette que tout le monde voulait et voilà qu’elle tombe amoureuse d’un beau chevalier. Elle sera enfermée dans un couvent, le chevalier l’oubliera et épousera l’aîné, un mariage de raison. Mais voilà ce qui adviendra à ce mariage: assis sur la margelle du puits, un jour, le couple entendra la voix de la cadette les maudire. Aucun rapport avec Jeanne la silencieuse et ses disputes avec l’alcoolique. Et même si une autre version de la légende (3) rapporte qu’un époux excédé par les bavardages de sa femme la jeta dans le puits. C’est plus prosaïque. Il paraît qu’elle s’y consola en faisant la conversation au malheureux Job, qui ne faisait pas encore partie des mythes et récits de la Cité Lumière à cette époque.


1 - Troyes n°3 : Conférence sur Modigliani, prononcé par René Vigo, homme de lettres et ancien bâtonnier.

2 - Pour l’Arbre de Modigliani et le Puits qui parle voir l’excellent livre de Nathalie Tournillon sur les légendes et les récits de Paris.

3 – Dictionnaire Historique des rues de Paris, Editions de minuit