L’Education sentimentale

Le plus grand roman de tous les temps. C’est ce que je peux lire dans la préface de l’ouvrage de poche que j’ai trouvé sur une brocante, quelque part en Touraine du Sud. Il y a des années qu’Yves m’en avait parlé, avant de partir en Éthiopie. Yves Stranger, auteur d’un livre sur la mémoire, lui aussi, un beau livre publié aux éditions Archange Minotaure, Ces pas qui trop vite s’effacent. A cette époque il ne connaissait pas son éditeur montpelliérain, et il n’avait pas encore écrit son livre conçu sur un triple voyage. Celui de Stevenson dans les Cévennes, le sien sur les traces de Stevenson et un autre voyage, qu’il fit plus tard sur les traces de Rimbaud, vers Addis Abeba.

J’ai son livre. C’est un ami cinéaste qui me l’a prêté. Mais je ne l’ai pas lu. Je suis trop jaloux de son aventure littéraire. Comme un charcutier passionné par l’andouillette, cette lecture pourrait m’engloutir. Peut-être est-ce pour cette même raison que je refuse aujourd’hui de quitter Barcelone, estimant que le village où je me cache habituellement, au fond de la Touraine, est encore trop proche de la capitale fascinante. L’éducation sentimentale, je connaissais vaguement l’expression mais j’ignorais que c’était un livre de Flaubert. Si je l’ai acheté, ce n’est pas à cause de ce que m’avait dit Yves, quand il m’avait dit: «J’ai fait mon éducation sentimentale» en voulant dire qu’il était passé par tous les âges de l’amour, ou peut-être en voulant dire autre chose, mais quoi? Et quand plus tard, j’ai lu l’ouvrage du sociologue Pierre Bourdieu, éminent professeur au Collège de France, j’ai compris que je devais me procurer cet ouvrage.

Même s’il n’a pas passé par tous les âges de la géographie, pas plus que Serge Michel, grand voyageur et écrivain devant l’éternel, Yves a grandement exploré régions de la société, les riches, les pauvres, les gens ordinaires, les fous. Et c’est ce que m’a appris Pierre Bourdieu dans son livre Les Règles de l’art. L’Education sentimentale est un voyage parisien, et aussi un voyage dans les âges, les quartiers, les rangs de la société française, le monde intellectuel, ouvrier, noble. L’Education sentimentale, que j’ai à peine ouvert, comme j’ai à peine ouvert Les Illusions perdues de Balzac, et j’ai pourtant trouvé une autre édition de l’ouvrage de Flaubert. Car, c’est le plus grand roman de tous les temps, même Zola le dit : «A mon sens, tous nos livres que nous croyons vrais sont à côté de celui-ci des œuvres romantiques, des opéras arrangés pour le spectacle».

Je n’ai pas été jusqu’à Paris, le vrai Paris, comme je n’ai pas été au-delà d’Angoulême dans le grand roman de Balzac. Qui peut aller à Paris, vraiment, sans être saisi par la lumière du regard de Baudelaire? J’ai donc lu les quatre premiers paragraphes de L’Education sentimentale, de Flaubert, c’est bien assez pour un début, c’est l’équivalent d’un post de blog. Il ne faut pas se presser. Ce n'est pas le premier livre venu.