Dino Buzzati arrive à Paris
Par Pierrot Cabale, Friday 25 September 2009 à 09:41 :: Règles de l'art à Paris :: #235 :: rss
Dino Buzzati arrive à Paris en 1955 et raconte ses souvenirs. Notamment sa rencontre émerveillée avec Albert Camus à Montmartre.
Dès que je suis arrivé à Paris - c'était pour moi la première fois- j'ai foncé d'une traite en direction du Théâtre La Bruyère, où l'on s'apprêtait à mettre en scène une de mes pièces. Au Théâtre, tout près des fauteuils d'orchestre, j'étais attendu en cette heure déserte par Camus, qui avait fait l'adaptation, par le metteur en scène George Vitaly et par quelqu'un de la radio.
On me présenta un micro devant la bouche et, en un français catastrophique, j'ai réussi à dire deux ou trois idioties, je me demande encore comment. Je me sentais une larve: le provincial classique qui débarque dans la ville lumière, et auquel est présenté un de ses plus grands esprits. Camus n'avait pas encore reçu le prix Nobel, mais il était déjà célèbre dans le monde entier.
...C'est de Camus que vint mon salut.
...Il ne s'étonna même pas que je ne me fusse jamais rendu à Paris. "Demain je viendrai vous chercher et je vous ferai faire un tour de la ville, me dit-il. Dans quel hôtel êtes-vous?
A Deux heures et demi? cela vous convient?
Il vint me chercher à l'hôtel. Ce jour-là il faisait un froid de canard et il y avait un vent glacial. Mais lui, il était sans chapeau, et son pardessus n'était même pas boutonné. Pour lui, cela devait représenter une situation vaguement comique que de servir de guide au petit nouveau, dans sa découverte de Paris. Où me conduisit-il? Que me montra-t-il?... Il y avait une telle confusion, une telle excitation dans ma tête! Nous prenions un taxi, nous faisions un long trajet, puis nous descendions et nous marchions pendant un moment; nous prenions ensuite un autre taxi, nous allions ailleurs, nous marchions encore... Je n'en pouvais plus, tellement j'avais froid; je devais avoir l'air hébété. Je me souviens vaguement de la Place des Vosges, de l'Ile Saint Louis, de Montmartre, du Sacré-Cœur, avec la descente par les fameux escaliers... Des choses que j'avais vues sur les cartes postales, sur les photos, dans les films. Mais cette fois elles étaient vraies. Et, à mon côté, il y avait Albert Camus.
Malheureusement, je ne me rappelle pas les choses que je lui ai dites, les commentaires que j'ai faits: ce devait être un échantillonnage d'idioties ahurissantes. J'étais convaincu qu'il se disait:"Mais ce peut-il que j'ai vraiment traduit une pièce d'un pareil crétin?"
Du haut de
il me montra les quartiers industriels, dont les fumées dans le brouillard étaient impressionnantes. C'était le coucher du soleil, l'air était devenu d'une intense transparence, violacée, triomphale. Il ne m'avait jamais été donné de voir cela. Je regardais autour de moi, comme un nigaud, cherchant désespérément à dire quelques phrases intelligentes. Mais trouvez-les, vous, la première fois que Paris se révèle à vous, et qui plus est, en compagnie d'Albert Camus!
Cronache terrestri, Mondadori, 1972
Dès que je suis arrivé à Paris - c'était pour moi la première fois- j'ai foncé d'une traite en direction du Théâtre La Bruyère, où l'on s'apprêtait à mettre en scène une de mes pièces. Au Théâtre, tout près des fauteuils d'orchestre, j'étais attendu en cette heure déserte par Camus, qui avait fait l'adaptation, par le metteur en scène George Vitaly et par quelqu'un de la radio.
On me présenta un micro devant la bouche et, en un français catastrophique, j'ai réussi à dire deux ou trois idioties, je me demande encore comment. Je me sentais une larve: le provincial classique qui débarque dans la ville lumière, et auquel est présenté un de ses plus grands esprits. Camus n'avait pas encore reçu le prix Nobel, mais il était déjà célèbre dans le monde entier.
...C'est de Camus que vint mon salut.
...Il ne s'étonna même pas que je ne me fusse jamais rendu à Paris. "Demain je viendrai vous chercher et je vous ferai faire un tour de la ville, me dit-il. Dans quel hôtel êtes-vous?
A Deux heures et demi? cela vous convient?
Il vint me chercher à l'hôtel. Ce jour-là il faisait un froid de canard et il y avait un vent glacial. Mais lui, il était sans chapeau, et son pardessus n'était même pas boutonné. Pour lui, cela devait représenter une situation vaguement comique que de servir de guide au petit nouveau, dans sa découverte de Paris. Où me conduisit-il? Que me montra-t-il?... Il y avait une telle confusion, une telle excitation dans ma tête! Nous prenions un taxi, nous faisions un long trajet, puis nous descendions et nous marchions pendant un moment; nous prenions ensuite un autre taxi, nous allions ailleurs, nous marchions encore... Je n'en pouvais plus, tellement j'avais froid; je devais avoir l'air hébété. Je me souviens vaguement de la Place des Vosges, de l'Ile Saint Louis, de Montmartre, du Sacré-Cœur, avec la descente par les fameux escaliers... Des choses que j'avais vues sur les cartes postales, sur les photos, dans les films. Mais cette fois elles étaient vraies. Et, à mon côté, il y avait Albert Camus.
Malheureusement, je ne me rappelle pas les choses que je lui ai dites, les commentaires que j'ai faits: ce devait être un échantillonnage d'idioties ahurissantes. J'étais convaincu qu'il se disait:"Mais ce peut-il que j'ai vraiment traduit une pièce d'un pareil crétin?"
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