Rue Mouffetard: Les convulsionnaires de Saint-Médard

Lorsqu'on est au centre de la chapelle des catéchismes, on se trouve au milieu de l'ancien charnier. C'est dans celui-ci que fut inhumé, en 1727, le diacre Paris et où eurent lieu, pendant cinq ans, les fameuses scènes extatiques dites des convulsionnaires de Saint-Médard.

Le jansénisme est la leur origine. Corneille Jansénius, professeur d'écritures saintes à l'université de Louvain, évêque d'Ypres, mort en 1638, laissa un ouvrage qui paru en 1640, l'Augustinus ou Doctrine de saint Augustin sur la santé de l'âme, auquel il avait travaillé vingt ans. Il y exposait ce qu'avaient été les véritables opinions de saint Augustin sur la grâce, le libre arbitre et la prédestination, renouvelant ainsi quelques doctrines de Calvin condamnées par l'église. Il y établissait une doctrine sévère peu favorable à la liberté de l'homme, où il attaquait les opinions des jésuites, surtout celles du Portugais Molina. Sa théorie, propagée en France par son collaborateur Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, trouva de nombreux et illustres prosélytes, tels que la famille Arnauld, Nicole et Pascal. Cinq propositions de cet ouvrage furent condamnées par les papes Urbain VIII, en 1642, et Innocent X, en 1653; mais les jansénistes soutinrent - respectueusement - que les propositions déclarées hérétiques n'avaient pas été comprises par Jansénius dans le sens qu'on y attachait. La doctrine ayant été à nouveau condamnée, ils parurent se soumettre - surtout à Port-Royal - mais gardèrent leurs opinions.

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En 1713, le pape Clément XI frappa de censure par sa bulle, dite Unigenitus Dei Filius 101 des Réflexions morales, ouvrage janséniste du Père de Quesnel paru en 1708 et tiré à plus de 40 éditions. Cette bulle souleva des protestations; des évêques, comme Mgr de Noailles, archevêque de Paris, y virent la mains des jésuites et firent appel de la bulle au prochain concile; une partie du parlement et de l'université protesta de même, tandis que Louis XIV et Mme de Maintenon soutinrent la bulle pontificale. D'où des persécutions qui attristèrent les dernières années du grand règne: 20000 lettres de cachet, refus des sacrements aux jansénistes, billets de confession exigés au moment de la mort pour éloigner les prêtres jansénistes, etc. Les persécutions reprirent sous le cardinal Fleury qui fit proclamer, le 24 mars 1730, la bulle Unigenitus loi du Royaume. Les jansénistes eurent alors une caisse secrète, la "boîte à Perrette", qui subventionna leurs luttes et leurs pamphlets: leur attitude s'ajouta à celle des philosophes pour ruiner les jésuites que le parlement expulsa de France en 1762; leur esprit se retrouva à l'époque de la Révolution dans celui de la constitution civile du clergé.

Le jeudi 1er mai 1727, vers 10 heures du soir, mourut à Paris rue des Bourguignons supprimée par l'ouverture du bd de Port-Royal), François de Paris, fils d'un conseiller au Parlement, diacre à Saint-Médard, diacre seulement, son humilité l'ayant fait s'abstenir de demander la prêtrise. C'était un fervent janséniste vivant dans la pénitence, les macérations, l'ascétisme, la bienfaisance, et la vertu. Il mourut à 36 ans de ses mortifications et de ses privations volontaires, à cette époque même où les jansénistes, qui avaient fait appel à la bulle Unigenitus, gémissaient sous l'oppression.

Marianne République


Selon sa volonté, on l'enterra dans le petit charnier, avec les pauvres, et non dans l'église. Sa fosse, surmontée d'une grande dalle de marbre noir surélevée à 30 centimètres du sol par quatre dés de pierre, devint un lieu de rendez-vous pour ses administrateurs et ses amis. Ces visites finirent par donner lieu à un culte véritable qu'a décrit Carré de Montgeron; des légendes se créèrent, on parla de miracles, l'exaltation monta; des fanatiques éprouvèrent - ou parurent éprouver - des convulsions au cours desquelles ils voyaient des choses merveilleuses. Pour favoriser la venue de cet état extatique, certains et certaines se livrèrent à mille extravagances; ces inspirés, les femmes surtout, se mirent à dévorer la terre située sous la dalle tombale de Paris, à se faire tordre les seins, à se faire piétiner et fouler par des garçons vigoureux nommés secouristes, à se faire frapper de coups de bûche tout en criant: "Ah! que cela est bon, ah! que cela me fait du bien, mon frère; je vous en supplie, continuez si vous le pouvez!"Ou bien ils avalèrent des charbons ardents, des bibles reliées, ou encore ils laissèrent tomber sur eux d'une grande hauteur un poids de 25 kilos, se firent clouer sur une croix, percer la langue, ratisser avec des peignes en fer, etc; certains subirent ces supplices plus de vingt fois. Le charnier fut le théâtre de scènes atroces, résultat d'une hallucination collective, d'une épidémie de folie. La bonne foi des victimes ne peut être mise en doute si l'on songe aux souffrances que leur mysticisme devait leur faire endurer. Des sectes se formèrent; en plus des secouristes, on vit les vaillantistes, les augustiniens, les figuristes, les sauteuses, les aboyeuses, les miauleuses; elles eurent leur chef et leur trésor; celui-ci était de 1 100 000 livres en 1778.

Ces scènes durèrent presque cinq ans, car ce ne fut que le 27 janvier 1732 que l'autorité intervint. Le lieutenant de police Hérault fit fermer le petit cimetière en vertu d'une ordonnance signée l'avant-veille par Louis XV et mit des gardes aux portes. On vit le lendemain, accrochée à l'une d'elles, la pancarte suivante:


De par le Roi, défense à Dieu
De faire miracle en ce lieu


Pour que le cimetière fut bien interdit, ses portes furent murées; on voit les traces de l'une d'elles sur le mur du N°39 de la rue Daubenton. Les galeries du charnier servirent dès lors au catéchisme et de salle de réunion au conseil de la fabrique antérieurement à leur démolition avant 1810.

Les convulsions se firent alors ailleurs, dans des maisons privées, chez les grands seigneurs ou chez de pauvres gens; au lieu d'être publiques, les réunions furent secrètes, mais l'hallucination collective n'en demeura pas moins, les persécutions développant le prosélytisme. On cite un couvent du voisinage où toutes les religieuses, sans exception aucune, étaient atteintes chaque jour à la même heure d'accès qui les faisaient miauler en chœur pendant plusieurs heures! cela finit par faire scandale dans le quartier Mouffetard; ainsi furent-elles averties qu'une compagnie de gardes-françaises, munis de verges, allait être mise à leur porte et qu'au premier miaulement les soldats entreraient pour les fustiger. Cette menace frappa fortement leur imagination et les miaulement cessèrent.

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Cette folie dura quand même trente-cinq ans, jusqu'en août 1762, c'est-à-dire jusqu'à l'expulsion des membres de la Société de Jésus. Les convulsions cessèrent avec les persécutions dont cette Société avait été l'instigatrice. En 1807, le tombeau de Paris fut ouvert par le curé Berthier qui aurait réparti quelques-uns des ossements du célèbre diacre entre plusieurs familles jansénistes; le reste doit se trouver actuellement sous les dalles du côté droit de la chapelle de la Vierge.

Citons parmi les autres personnes inhumées dans l'église: l'avocat Olivier Patru, mort en 1681, à 77 ans et parmi celles inhumées dans le cimetière: l'écrivain janséniste Pierre Nicole, mort en 1695, à 70 ans, et le théologien Joseph Duguet, mort en 1733 à 84 ans.

Dictionnaire historique des rues de Paris, Minuit